Un bref mot sur l’ordre des chartreux

L’ordre des chartreux est issu de la fondation de la Grande Chartreuse, près de Grenoble, en 1084, par Bruno, ancien chanoine de Reims, qui quitte la Grande Chartreuse vers 1090 et meurt en 1101 en Italie du sud. 

Entre 1121 et 1140 divers ermitages situés principalement dans le Bugey, en Vercors et près de Reims adoptent les Coutumes de la Chartreuse (Consuetudines Cartusiae), rédigées par le prieur Guigues Ier.

En 1140 se réunit une première instance commune, le chapitre général, qui rassemble les prieurs de six ermitages, en 1155 ce chapitre général se réunit à nouveau, avec quatorze prieurs. Il devient alors annuel : un ordre monastique, au sens institutionnel du terme, est ainsi formé. Les ermitages rejoignent l’ordre en se soumettant à l’autorité du chapitre général. Ils sont dénommés « maisons » (domus) dans les textes de l’ordre et communément appelés « chartreuses » à partir du xviie siècle ; les moines et convers sont dénommés « chartreux » (les appellations « pères » pour désigner les moines, « frères » pour désigner les convers, ne sont pas employées avant le xviie siècle).

Les chartreuses sont gouvernées par un prieur. Elles ont pour principales caractéristiques, qui les différencient de la plupart des autres formes de vie monastiques : 

  • la division en deux ensembles, la maison d’en haut pour les moines, la maison d’en bas pour les convers, liées entre elles par diverses dispositions coutumières et statutaires. Les maisons des convers disparaissent cependant dans les nouvelles fondations effectuées à partir de la fin du xiiiesiècle) ; 
  • la vie en solitude, dans des cellules, presque en permanence pour les moines, principalement la nuit pour les convers ;
  • la définition de limites autour des chartreuses, limites qui circonscrivent des espaces originellement dénommés « déserts » et auxquelles sont attachées des interdictions particulières.

Durant un siècle et demi les implantations des premières chartreuses se situent toutes dans des endroits austères et en tout cas éloignés des agglomérations urbaines. À partir du milieu du xiiiesiècle, avec la fondation de la chartreuse de Vauvert, près de Paris, en 1257, des chartreuses vont cependant être fondées près des villes, voire à l’intérieur même de celles-ci. Ces fondations urbaines ou péri-urbaines sont nombreuses notamment dans les pays germaniques, dans les actuels Pays-Bas et Belgique ainsi qu’en Italie.

Le chapitre général a pour rôle de définir les normes qui viennent compléter, préciser ou adapter les indications données dans les Coutumes de la Chartreuse et en édicte aussi de nouvelles, qui concernent tous les aspects de la vie dans toutes les chartreuses. Au plus tard dans la seconde moitié du xiiisiècle, il procède souvent aux désignations des nouveaux prieurs ou nouveaux officiers des chartreuses (vicaires, procureurs notamment). Tout au long du Moyen Âge, le prieur de la Grande Chartreuse était très respecté dans tout l’ordre et avait une place importante dans le chapitre général mais c’était le chapitre général, composé de l’ensemble des prieurs, qui dirigeait véritablement l’ordre. Du début du xvisiècle à la seconde moitié du xviisiècle, le pouvoir institutionnel du prieur de la Grande Chartreuse s’accroît et l’appellation de « prieur général de l’ordre » apparaît.

La très forte homogénéité de l’ordre, garantie par un gouvernement centralisé, n’a pas empêché que l’histoire de chacune des chartreuses ait de très fortes particularités, en particulier en ce qui concerne les rapports avec l’aristocratie et les artistes ou les penseurs, avec lesquels sont tissés des liens très forts à la fin du Moyen Âge.

 

L’ordre s’accrut lentement : dans la seconde moitié du xiisiècle sont fondées de nouvelles chartreuses, principalement dans le sud-est de la France actuelle, mais aussi en Italie du nord, en Catalogne, en Angleterre et en Styrie (actuelle Slovénie). A la fin du xiiesiècle il y a ainsi une trentaine de chartreuses en activité. Dans le courant du xiiisiècle une trentaine d’autres chartreuses apparaissent, dans les mêmes zones qu’auparavant mais aussi dans le nord de la France actuelle, en Italie centrale, dans la région de Valence en Espagne et jusqu’en Slovaquie actuelle. Au cours des xivet xvsiècles l’ordre, à la différence de beaucoup d’autres ordres religieux, continue de se développer, en particulier dans les pays de langue germanique et à proximité (en Autriche, en Hongrie, en Belgique et aux Pays-Bas). À la fin du xve  siècle il y a ainsi 185 chartreuses en activité. 

Par la suite, même s’il y a de nouvelles fondations, l’ordre connaît un recul : en raison de la réforme protestante il disparaît d’Angleterre et de certaines régions de Germanie, de Suisse et des Pays-Bas. 

Dans la première moitié du xviisiècle l’ordre connaît un certain regain, principalement en France, si bien qu’il y a 160 chartreuses en activité vers 1650.

La situation reste inchangée jusqu’aux alentours de 1780. À partir de 1783 le joséphisme en Autriche entraîne la disparition des chartreuses autrichiennes. Par la suite la Révolution française abolit les chartreuses en France (1790-1971). L’extension de l’empire de Napoléon fait disparaître les chartreuses françaises italiennes et espagnoles. Vers 1810 l’ordre ne compte plus que quelques chartreuses en activité. Même s’il y eut des réinstallations en péninsule ibérique, la politique initiée en 1835 conduit à leur disparition définitive. Vers 1850 l’ordre compte une douzaine de chartreuses en activité, certaines ayant été réinstallées (dont la Grande Chartreuse en 1814). 

Quelques rares fondations ont lieu à partir de la seconde moitié du xixsiècle mais dans le courant du xxsiècle des chartreuses continuent de fermer, en Allemagne ou en France, en raison de la faiblesse du recrutement. En France, les chartreux sont en outre expulsés en 1903 et ne reviennent qu’en 1941. Dans la seconde moitié du xxsiècle cependant des chartreuses sont fondées au Brésil, en Amérique du sud (Brésil et Argentine) et en Corée du Sud. L’ordre compte ainsi actuellement 19 chartreuses de moines et 5 chartreuses de moniales.